Article gratuit. À la Robertsau, la tournée des lampadaires commence tôt
Depuis 2020, c’est à Strasbourg qu’on trouve le seul élu municipal capable de transformer le signalement d’une ampoule cassée en véritable évènement.
Pierre Jakubowicz a cette capacité unique et souvent excessive de ne jamais laisser un détail passer inaperçu.
Le voilà donc nouvellement chargé par Catherine Trautmann du quartier de la Robertsau. Certains s’en étonnent : pourquoi n’est-il pas placé dans le quartier Gare, où il avait cultivé sa réputation en pointant de ses dix doigts à la fois les nuisances liées au trafic de stupéfiants avec la régularité d’un chef de brigade. Tandis que la maire Barseghian préférait pédaler plus loin et promouvoir l’installation d’une boite à seringues à l’Elsau. La drogue à la gare, les seringues à l’Elsau ; une certaine idée de la ville…
Vetter chez lui, les autres en visite
La Robertsau, c’est ce vieux bastion de droite si cher à Robert Grossmann. Plus récemment, en 2021, lors de l’élection des conseillers à la CEA, Jean-Philippe Vetter et Anne Tenenbaum passaient à 51,09 % dès le premier tour, avant de finir à 63,36 % au second. C’est le signe d’une solide habitude de vote dans un quartier dans lequel Jean-Philippe Vetter habite et mobilise fortement. D’ailleurs, aux municipales, c’est son meilleur score, 39,17 % et une participation à 68,57 %. Il se raconte que dans le canton, même l’abstention vote à droite.
Pierre Jakubowicz, lui, y a labouré sans moissonner. Pendant les municipales, au premier tour, malgré une campagne présente et des troupes en ordre, il n’a récolté au total que 7,54 % des voix. À Strasbourg : un petit score mais supérieur aux 5,10 % des voix à l’échelle de la ville.
Sixième place au conseil municipal mais première en souplesse
Pourtant, quelques jours plus tard, le voici propulsé sixième sur la liste Trautmann. C’est la fusion, au terme d’un vote d’approbation des colistiers de Catherine qui furent invités à confirmer avec enthousiasme ce qu’ils n’étaient pas exactement libres de refuser. Si entre les deux tours, certains sont tombés tels Vinci qui veni, vidi, partit, Pierre Jakubowicz a simplement changé de dame de tutelle. Passant de Keller à Trautmann en effectuant, comme il sait si bien le faire selon celles et ceux qui le connaissent, un geste de contorsionniste averti.
L’ironie reste que Jean-Philippe Vetter lui tendait la main depuis des mois, essuyant un refus courtois alors que parmi les apparatchiks du PS local la destination finale ne relevait déjà plus du mystère depuis longtemps. C’était acté.
Jaku est devenu adjoint à la Culture, nommé par Madame la Ministre du même portefeuille ; ce sera son « os à ronger », décoratif par endroits et suffisamment nourrissant pour occuper l’ambitieux. Mais, surtout, le voilà envoyé à la Robertsau, là où il sait que les lampadaires compteront presque autant que les bulletins de vote.
Trautmann allume Jaku pour tenter d’éteindre Vetter
À bien y regarder, l’attribution de la Robertsau à Pierre Jakubowicz ressemble moins à une récompense de coalition qu’à un coup double soigneusement calculé par la machine politique qu’est Catherine Trautmann.
Le raisonnement semble imparable. Envoyer dans le fief du patron de la nouvelle opposition municipale son meilleur lieutenant du détail. Celui qui pour une ampoule cassée, est prêt à demander la mise à l’ordre du jour du Conseil municipal d’un point dédié au candélabre. Il se raconte que les Robertsauviens verront bientôt Pierre Jakubowicz sapé en cantonnier superviser les travaux de réhabilitation de la rue Mélanie massacrée par Barseghian. Et, qu'il sera présent à chaque vœu d’association, à chaque inauguration et à chaque réunion de copropriété.
Le calcul de Pierre Jakubowicz pour 2028 parait imparable : puisque Jaku répare la rue, ne serait-il pas logique que l’électeur lui confie aussi le canton ?
En effet, Catherine Trautmann vient de lui garantir un sauf-conduit électoral avec les moyens municipaux. Pour elle, l'opération présente un double intérêt d'une clarté supérieure à celle du lampadaire le plus éclairant de la Rob' : si, en confiant la Culture à Jakubowicz, elle l'occupe durablement en évitant qu'il ne s’intéresse aux dossiers où elle entend rester seule aux commandes. C’est en le missionnant à la Robertsau qu’elle va pouvoir tenter de neutraliser le chef de file de son opposition, Jean-Philippe Vetter, sur son propre terrain, avec les moyens de la majorité municipale.
OPA hostile avec service voirie intégré ?
Jean-Philippe Vetter va devoir faire face à une configuration peu banale : son quartier confié à celui qui lui avait fermé la porte, désormais chargé d’y cultiver méthodiquement son électorat avec les moyens municipaux. Pour l’élu enraciné, c’est une OPA hostile revêtue du tampon de la mairie.
Le machiavélisme n’est plus florentin, il devient robertsauvien
Il y a chez Jaku quelque chose de machiavélien dans sa manière de considérer qu’en politique, la fidélité n’est jamais une vertu supérieure à l’utilité.
Face à lui, Jean-Philippe Vetter oppose un profil presque inverse : moins concentré sur sa propre ascension, plus attaché au terrain. Aux municipales, il a laissé l’image d’un homme de parole, accessible, attentif, capable de tenir une ligne sans se renier lorsque d’autres soignaient leur plan de placement. Là où certains envisagent chaque fonction comme une marche de plus, lui conserve cette qualité devenue rare : il est présent et parle aux Strasbourgeois sans calcul. Avec lui, on sent qu’en politique tout ne relève pas encore de la seule mécanique de carrière. À la Robertsau, où l’on distingue assez bien les ambitions individuelles pressées des fidélités patientes et solides, cet ancrage reste un argument qu’aucun lampadaire neuf ne suffira à remplacer.
On sait déjà qu’en 2028, pour espérer conquérir le quartier de la Robertsau, il faudra d’abord savoir où changer les ampoules
Victor Draekenwald
