Médine, produit d'appel de la politique-spectacle
À Strasbourg, il existe désormais une recette éprouvée. Prenez une cause internationale dramatique, ajoutez quelques élus en quête de visibilité, saupoudrez d'institutions européennes pour donner du relief à la photo et, surtout, n'oubliez pas l'ingrédient principal : l'artiste perturbateur donc mobilisateur.
Dans notre belle capitale européenne, nous avons les Strasbourgeois qui vont travailler, les touristes qui visitent la cathédrale ; les élus qui se prennent pour des acteurs géopolitiques mondiaux pendant 48 heures ; et Médine, devenu malgré lui une sorte de mascotte volontaire de l'indignation.
La cause internationale, bien mieux que la nationale, la régionale et la municipale.
Nos députés et leur aréopage proche de la cause de Gaza vont débarquer, leur arrivée à la gare ne passera pas inaperçue. On peut leur faire confiance, le spectacle sera assuré. Médine y pourvoira aussi, et si le rappeur venait à manquer, nul doute que les organisateurs trouveraient rapidement un autre épouvantail médiatique. Puisque l'essentiel n'est pas le musicien. C'est la polémique.
Le meeting « Justice pour la Palestine » devait parler de Gaza.
Les soucis de la France ? Ce sera un entrefilet avant les présidentielles. C'était du moins ce que laissait entendre l'intitulé. Mais, dans la grande tradition de la politique-spectacle contemporaine, le sujet annoncé n'est souvent qu'une aimable suggestion. Le véritable sujet médiatique est apparu immédiatement : Médine.
Diversion ?
À peine son nom prononcé, la machine s'est mise en branle avec la précision d'une horloge alsacienne. Les opposants ont dénoncé sa présence, les soutiens ont dénoncé les dénonciations, les journalistes ont recensé les réactions, les réseaux sociaux ont fabriqué leur ration quotidienne d'indignation. Un joli scénario semblait écrit depuis fort longtemps avec le buzz espéré. Prend-on les Alsaciens et les Français de l'intérieur pour des benêts ? À vous de répondre.
Le plus remarquable dans cette affaire est que Médine n'est ni diplomate, ni historien du Proche-Orient, ni spécialiste des négociations internationales. Pourtant, son nom occupe désormais davantage de place dans certains débats que les événements qu'il était censé illustrer. Le rappeur est devenu un produit d'appel politique, une enseigne lumineuse que l'on accroche au-dessus d'une réunion publique pour garantir l'affluence des convaincus et la colère des adversaires.
Car dans l'économie moderne de l'attention, il ne suffit plus d'avoir une cause. Il faut un personnage. La Palestine fournit la gravité morale ; Médine fournit l'audience. L'une apporte la légitimité du combat, l'autre assure la visibilité du spectacle.
Que le spectacle commence.
L'aréopage des élus et militants venus investir Strasbourg semble parfaitement avoir intégré cette règle. La capitale européenne offre un décor prestigieux, avec ses bâtiments de verre, ses drapeaux alignés et ses institutions dont le simple arrière-plan suffit à donner une allure internationale à la moindre conférence de presse. Dès lors, pourquoi se priver ? Les caméras sont là, les journalistes aussi, et la ville devient pour quelques jours une scène ouverte où chacun vient jouer son rôle devant un public déjà acquis.
Dans cette mise en scène soigneusement rodée, Médine remplit une fonction particulièrement précieuse. Il permet de transformer un débat politique en affrontement médiatique. Son nom agit comme une alarme à polémique. Le buzz, le vrai, mieux qu'une dizaine de campagnes médiatiques.
Et si, par extraordinaire, Médine ne venait pas ?
Si un train était annulé, si un agenda se compliquait ou si un imprévu l'empêchait de tenir son rôle ? Il faudrait alors lui trouver un remplaçant. Un nouvel artiste générateur de controverses. Quelqu'un capable de produire la même quantité ou presque de tribunes indignées, de réactions outrées et de débats sans fin. Car la véritable vedette est le scandale.
À observer le tumulte des derniers jours, on finit même par se demander si certains organisateurs ne redouteraient pas davantage l'absence de polémique que l'absence de public. Une réunion calme, sans protestation, sans communiqué, sans indignation réciproque, serait probablement perçue comme un échec de communication.
Pendant ce temps, Gaza continue d'exister indépendamment des querelles parisiano-strasbourgeoises. Mais ce sujet-là présente un défaut majeur : il est complexe. Or la polémique, elle, est simple. Elle tient dans un titre, une vidéo ou un slogan et pour cela, Médine ou son futur alter ego suffiront.
C'est pourquoi Strasbourg assiste régulièrement à ce curieux phénomène. Une tragédie mondiale portée au pinacle et transformée en querelle locale.
Et pour cela, il faut toujours un bon rôle de méchant.
Maxime Gruber
