L'affaire du Bendele, un pamphlet à la pensée virevoltante, sacrifiant le sens au style

Par Bernard Heyberger• 22 juin 2026
L'affaire du Bendele, un pamphlet à la pensée virevoltante, sacrifiant le sens au style

Les détestations de Georges Bischoff, à propos de son « Affaire du Bendele »

Georges Bischoff signe un pamphlet dont il est difficile de rendre compte, tant la pensée y est virevoltante, sacrifiant constamment le sens au style

L’auteur ne recule devant aucune blague Carambar ni devant aucun jeu de mots digne des publicités Monoprix. On se demande pourquoi il s’en prend avec une telle virulence à « l’opération Bandala » de la Collectivité européenne d’Alsace, dont lui-même dit qu’elle est presque passée inaperçue.

Elle serait en effet presque passée inaperçue s’il n’avait attiré l’attention dessus en déclenchant contre elle une guerre picrocholine à travers un article dans le quotidien régional. Mais, par un biais rhétorique bien connu, il se présente comme la victime d’insultes et de procès d’intention de la part de ceux qui ont réagi à son attaque.

Un autre biais rhétorique commun, qu’il n’hésite pas à adopter, c’est de renvoyer ses adversaires, ceux qui défendent une forme de régionalisme, au nazisme. Rien de plus efficace pour déconsidérer quelqu’un, que de lui accoler quelques mots d’allemand. Mais cela en dit long sur l’estime de G. Bischoff pour la langue allemande.

D’autre part, il répète plusieurs fois que l’Alsace n’a jamais été unifiée, sauf pendant la dictature nazie. En omettant de préciser qu’elle a alors été absorbée dans un grand Gau de l’Oberrhein, dans lequel les Badois dominaient, et dont la capitale était plutôt Karlsruhe que Strasbourg. Une tentative qui préfigure en somme celle de François Hollande en 2015, mais dans un autre périmètre.

On peut reconnaître que sa critique acerbe de la « majorité alsacienne », de son entre-soi qui dure des décennies sans laisser de place à l’alternance, ni même à la confrontation avec une opposition consistante, touche juste. L’absence de débat et d’enjeu démocratique explique le faible taux de participation aux élections départementales et aussi la faible mobilisation des citoyens contre la réforme Hollande.

Il est bon également de rappeler la responsabilité de cette « majorité alsacienne » dans le bétonnage du territoire et dans la dégradation de ses paysages. On peut enfin concéder que les politiciens alsaciens cherchent à se légitimer et à se maintenir en s’appuyant sur un discours identitaire de pacotille, fondé sur des lieux communs qui sonnent creux.

Ceci dit, la même verve satirique et le même genre de critique pourraient s’appliquer au « Grand Est ». C’est d’ailleurs cette entité, qui a été si difficile à nommer, et dont le nom actuel est décalqué de la marque « Grand Frais », qui mériterait, plutôt que la CEA (mal nommée également, il est vrai), de porter le nom de Schmilblick, inventé par Pierre Dac, un descendant d’optant alsacien de 1870 installé à Châlons-sur-Marne.

On trouve certainement, parmi les partisans et élus de ce Schmilblick autant « d’opportunistes du management politique et des plans de carrière » que parmi les élus de la CEA, mais à eux, Bischoff ne trouve rien à reprocher. Il aurait pourtant pu évoquer l’absurdité coûteuse de réintroduire les grands tétras dans les Vosges, sans leur laisser aucune chance de survie, ou la mise en navigation du canal du Rhône au Rhin, du côté de Marckolsheim, qui s‘accompagne de la destruction d’un milieu naturel exceptionnel.

Lui-même est un nostalgique du département, des deux départements alsaciens, sans véritablement réussir à nous prouver en quoi c’était la meilleure solution. Il nous présente la restauration du Hohlandsbourg comme une réalisation positive à porter au bilan du satrape de Haute-Alsace Goetschy, alors qu’il s’agissait d’une gabegie proche du scandale politico-financier.

Rappelons que, si les deux départements alsaciens ont fusionné, c’est avant tout et d’abord en réaction à la création du « Grand Est ». C’est la réforme mal conçue et mal acceptée de Hollande qui a provoqué une réaction en chaîne. Le grand historien Bischoff ne cite pas ses sources, pour affirmer que nous avons été bien naïfs « de croire ingénument que les contours du Grand Est ont été griffonnés sur un coin de table de l’Elysée », comme Hollande lui-même l’a révélé dans un livre. L’expert qui se met dans la tête de Hollande nous explique qu’il s’agissait d’une pointe d’humour, que ces lourdauds d’Alsaciens n’ont pas comprise.

Trouver des justifications géographiques et historiques au Grand Est est encore plus difficile que de prononcer l’éloge du département. Il est intéressant que Bischoff se réfère à la France de l’Est de Vidal de la Blache, un ouvrage écrit en 1917, par un homme dont le fils unique est mort à la guerre en 1915.

Que pouvait-il faire d’autre que préparer le retour des « provinces perdues » comme butin compensatoire pour la Nation saignée à blanc ? Vidal de la Blache n’y fait pas œuvre de géographe, passant sous silence toutes les différences, linguistiques et autres, entre l’Alsace et « l’Est », apportant ainsi par son livre sa contribution aux malentendus qui rendront le « retour » douloureux.

Nous sommes bien d’accord que l’Alsace ne remonte ni aux Alamans, ni à sainte Odile. Mais elle n’a pas non plus été inventée par l’évêque de Strasbourg. Car, un autre lieu commun affectionné par ceux qui, comme Bischoff, ont la tête en forme d’Hexagone, c’est la dénonciation du cléricalisme.

L’Alsace, comme très souvent, a d’abord existé dans le regard des voyageurs. Montaigne ou Arthur Young, traversant les Vosges, ont perçu l’originalité et l’homogénéité du pays dans lequel ils entraient. Les Alsaciens ont pris conscience de leur spécificité en les lisant, mais surtout à travers les changements successifs de souveraineté qu’ils ont dû subir. Chaque fois qu’un Alsacien a dû expliquer à un « Français de l’intérieur » son histoire, il s’est senti appartenir à une communauté alsacienne spécifique. Cela n’a rien à voir avec le « pays réel » de Maurras ou avec « la terre et les morts » de Barrès, références du reste largement partagées par les nationalistes hostiles au particularisme régional, mais attachés à la France mythique.

La CEA est une collectivité, car être définie comme une « communauté » pose un problème
constitutionnel, comme le montre le cas corse, discuté en ce moment. Il n’en demeure pas moins que l’Alsace, contrairement au « Grand Est », est une communauté dans la mesure où elle réunit des gens qui partagent une expérience sur un territoire donné, que Bischoff lui-même se doit d’évoquer dans son brûlot. Il ne s’agit pas de « communautarisme ». Ils se sont attachés à un lieu où ils ont vécu, où ils ont hérité du vécu de leurs parents, où ils ont partagé une expérience collective, et dont ils peuvent se sentir responsables.

« Séjourner sur la terre comme un pays et non l’habiter comme un territoire ou le sillonner comme un éternel étranger » (Joëlle Zask).


Bernard Heyberger

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