Crans-Montana : quand l’après-urgence devient une seconde épreuve pour les victimes françaises
Un mois après l’incendie du bar Le Constellation à Crans-Montana, le temps du choc et de l’émotion a laissé place à une réalité plus silencieuse, mais tout aussi éprouvante : celle de l’après-urgence. Pour plusieurs victimes françaises et leurs familles, ce temps long se caractérise par un sentiment d’isolement, de désorientation et d’abandon face à la complexité des démarches administratives, assurantielles et judiciaires, dans un contexte transnational insuffisamment coordonné.
C’est ce constat que la FENVAC ( Fédération nationale des victimes d'accidents collectifs) a tenu à porter publiquement lors d'une conférence de presse qui s’est tenue le 30 janvier. Créée par des victimes pour des victimes, la Fédération intervient depuis plus de trente ans dans les grands drames collectifs. À Crans-Montana, elle observe une situation malheureusement récurrente : une prise en charge de l’urgence globalement efficace, suivie d’une désorganisation profonde du temps d’après-drame.
Une désorganisation qui relève d’une responsabilité politique
Lorsque survient une catastrophe, l’attention médiatique et institutionnelle se concentre légitimement sur les secours, l’identification des victimes, l’accompagnement immédiat. Mais, très vite, ce cadre s’efface. Commence alors un autre parcours, bien plus long et plus complexe, que les victimes doivent affronter seules.
Dans le cas de Crans-Montana, les victimes françaises se retrouvent confrontées à une multiplication d’interlocuteurs : autorités judiciaires suisses, assurances étrangères, administrations françaises, dispositifs consulaires, systèmes de santé différents. Cette fragmentation rend les démarches particulièrement éprouvantes et crée un risque réel de seconde violence institutionnelle, faite de répétitions, d’incompréhensions et d’absence de lisibilité.
Comme l’a rappelé la présidente de la FENVAC, Sandrine Tricot, l’enjeu ne se limite pas à l’assistance immédiate : « l’après-urgence doit être pensé, organisé et assumé comme une responsabilité publique à part entière ».
Le parcours des victimes : une réalité ignorée des politiques publiques
Parler de « parcours de victimes » n’est pas une abstraction. C’est reconnaître que l’expérience d’un drame collectif se joue dans la durée, sur plusieurs plans simultanés : soins médicaux et psychologiques, indemnisation, procédures judiciaires, maintien dans l’emploi, reconstruction sociale.
À Crans-Montana, ce parcours est transnational, ce qui en accroît encore la difficulté. Les victimes doivent composer avec des règles juridiques et assurantielles étrangères, des procédures qu’elles ne maîtrisent pas, des délais qu’elles ne comprennent pas. Sans accompagnement structuré, ce sont les plus vulnérables qui décrochent en premier.
Pour Chantal Cutajar, vice-présidente de la FENVAC, « l’absence de coordination claire transforme la complexité juridique en épreuve humaine. Sans interlocuteur identifié, les victimes s’épuisent à chercher des réponses là où il devrait y avoir un chemin lisible ».
Cette réalité pose une question centrale : peut-on encore considérer la prise en charge des victimes comme une succession de dispositifs épars, ou faut-il enfin en faire une politique publique cohérente ?
Exiger un dispositif clair pour les victimes françaises à l’étranger
Face à ce constat, la FENVAC formule des exigences simples et concrètes. Il ne s’agit pas d’inventer de nouveaux droits théoriques, mais de rendre effectifs ceux qui existent déjà.
Les vice-présidentes Sophie Cormary et Marie-Claude Desjeux insistent sur la nécessité :
d’un référent unique clairement identifié pour les victimes françaises lorsqu’un drame survient à l’étranger ;
d’une centralisation de l’information, traduite, accessible et mise à jour ;
d’un accompagnement juridique et psychologique dans la durée, et non limité aux premières semaines ;
d’une meilleure articulation entre autorités françaises et étrangères, anticipée par des protocoles clairs.
Aucune victime ne devrait avoir à naviguer seule entre plusieurs systèmes juridiques et administratifs pour faire valoir ses droits.
De Crans-Montana à une doctrine française et européenne des victimes
Au-delà du cas de Crans-Montana, c’est une réflexion plus large qui s’impose. Dans un espace européen marqué par la mobilité, le tourisme et le travail transfrontalier, les catastrophes ne s’arrêtent pas aux frontières. La protection des victimes ne devrait pas s’y arrêter non plus.
Ce drame nous oblige à penser une véritable doctrine française — et européenne — de prise en charge des victimes de catastrophes à l’étranger, associant l’État, les collectivités, les associations de victimes et les praticiens du droit.
Les victimes de Crans-Montana n’attendent pas des hommages symboliques. Elles attendent que ce qu’elles vivent aujourd’hui permette d’éviter que d’autres, demain, connaissent la même solitude. En ce sens, leur combat dépasse leur situation individuelle : il pose une question profondément politique sur notre capacité collective à prendre soin des victimes, au-delà de l’urgence et au-delà des frontières.
Chantal Cutajar
Vice-Présidente de la FENVAC
